Qui sommes nous ? Mentions légales Charte de confidentialité
Directeur de publication : Mohamed Khartouf
Tourism

Fin d’année scolaire au Maroc : Ce vandalisme textuel qui met à nu les failles du système éducatif.

** DR .SAID  OUKHOUYY
Ce spectacle annuel poignant, où les abords et les trottoirs des écoles se métamorphosent en « fosses communes » pour livres et les cahiers, transcende le simple comportement inconsidéré ou le « vandalisme adolescent » passager

Il s’agit, en réalité, d’un symptôme sémiotique, psychologique et social flagrant, qui reflète une crise structurelle profonde de notre système éducatif, En ma double qualité de chercheur en psychologie et d’enseignant en sciences de l’information, je perçois cette « tendance » saisonnière comme un message communicationnel crypté, adressé par l’élève à l’institution tout entière ; un message écrit en lettres de déchirement, de cendres et de destruction

Sur le plan psychologique, l’élève ne voit pas dans le manuel scolaire une source de savoir ou un vecteur d’émancipation, mais l’appréhende plutôt comme un « instrument de torture symbolique », Déchirer le livre dès la sortie de la salle d’examen s’apparente à une véritable « catharsis » ; une libération de la pression et du conditionnement accumulés neuf mois durant

Tout au long de l’année, le livre reste associé, dans l’esprit de l’enfant ou de l’adolescent, au réveil matinal forcé, à la peur de la sanction, à l’angoisse des examens et aux regards réprobateurs des parents, Ce déchirement est donc une « déclaration de libération », une vengeance contre le bourreau symbolique et contre une politique éducative génératrice de manuels scolaires que l’on pourrait, au bas mot, qualifier de « produits d’une politique du bâclage »

À l’inverse des systèmes éducatifs réussis, qui tissent un lien affectif entre l’élève, son environnement scolaire et son livre, l’enseignement ici se réduit à un processus de « gavage et de vidange » (la pédagogie du par cœur), Dès lors, la validité du livre expire dès que la charge est déversée sur la feuille d’examen, devenant un fardeau matériel et psychologique dont il faut s’immédiatement débarrasser

À cela s’ajoute la psychologie des foules et l’effet de contagion : une seule étincelle suffit à générer un comportement grégaire où la responsabilité individuelle se dissout, transformant ce déchirement collectif en un rituel festif qui procure à l’adolescent un sentiment illusoire d’héroïsme et de rébellion

Du point de vue médiatique et journalistique, ce phénomène prend une dimension d’autant plus alarmante à l’ère de « TikTok » et des « Reels », où la destruction des manuels est devenue un matériau visuel hautement attractif en quête d’audimat. Aujourd’hui, l’élève immortalise son acte à travers des vidéos au ralenti (slow-motion) rythmées par des musiques épiques

Les plateformes numériques ont ainsi transformé un comportement incivique en un « exploit digital » générateur d’interactions, Cette ferveur virtuelle contraste cruellement avec le naufrage total du discours communicationnel des institutions éducatives, marqué par une stérilité flagrante des idées et une absence d’innovation pédagogique, Ces institutions s’enferment dans des discours officiels austères, une langue de bois et des campagnes de sensibilisation archaïques qui ne résonnent nullement avec l’esprit de l’adolescent d’aujourd’hui, laissant le champ libre à une « culture de la démolition » qui se propage comme une traînée de poudre

Mais ayons le courage de regarder en face la vérité que les responsables esquivent : l’élève ne se venge pas du papier, il se venge d’une politique éducative qui lui a inoculé le dégoût du savoir, Ce comportement est la résultante inéluctable de décennies de tâtonnements et de politiques défaillantes qui se sont succédé à la tête des ministères, Les réformes successives n’ont pas réussi la transition effective d’un « enseignement par l’endoctrinement » vers un « enseignement par compétences, axé sur l’épanouissement de la personnalité »

Lorsqu’on inculque à un élève, sa vie durant, que sa valeur intrinsèque se résume à une note d’examen, et que le livre n’est qu’un outil pour mémoriser des textes à restituer avant de s’en débarrasser, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il respecte ce manuel une fois le coup de sifflet final de l’examen retenti, S’y ajoutent l’hypertrophie des programmes et la mécanisation de l’apprentissage

Les cursus souffrent d’un gonflement quantitatif abyssal au détriment de la qualité, matérialisé par des cartables qui accablent les enfants tant physiquement que psychologiquement, le tout dans une absence totale d’espaces de divertissement, d’arts et de sport scolaire. Dans l’imaginaire des jeunes, l’école est devenue une sorte de « centre de redressement » prolongé dont les livres sont les chaînes ; et la première chose que fait un prisonnier dès sa libération, c’est de briser ses fers, rien de plus

Tous les plans d’urgence et les visions stratégiques échafaudés par les ministères successifs se sont focalisés sur le « quantitatif » et la logistique (nombre de tables, budgets de réhabilitation, taux de réussite de façade), occultant complètement « l’ingénierie humaine », les valeurs de la citoyenneté et la transformation des représentations que l’élève se fait de son environnement

Cela a vidé l’école de son essence pédagogique pour la muer en une usine mécanique distributrice de diplômes vides de toute conscience réelle. Face à ce constat, opposer des sermons moralisateurs, des mesures sécuritaires ou des sanctions disciplinaires revient à traiter les symptômes en ignorant la racine du mal, La solution exige une révolution structurelle de la politique éducative, à commencer par une humanisation des programmes

Le ministère doit cesser de traiter l’élève comme un « disque dur » à saturer, et intégrer l’intelligence émotionnelle ainsi que l’éducation aux valeurs comme piliers fondamentaux de l’évaluation, De même, il est impératif de repenser le concept du manuel scolaire via une transition progressive vers le numérique, tout en instaurant une culture de « recyclage des livres » par l’organisation de bourses aux livres intra-scolaires, où les diplômés transmettraient leurs manuels à la génération future dans un élan festif et solidaire

Enfin, les institutions éducatives se doivent d’investir les plateformes numériques investies par les jeunes afin de concevoir des discours médiatiques visuels et modernes, démontrant que le respect du livre est le prolongement naturel du respect de soi. Ces trottoirs jonchés de débris de cahiers sont le miroir sans fard de l’échec de notre système à façonner « l’Homme », L’élève qui déchire son livre nous adresse, par son acte, un message tacite : « Vous m’avez contraint à gaver mon esprit de ce que je n’aime pas, je vous restitue votre marchandise»

Tant que la philosophie de l’éducation ne migrera pas de « la terreur de l’examen » vers « le désir du savoir », ce triste scénario continuera de se jouer, inlassablement, à chaque fin d’année scolaire.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page